Les sciences et les innovations pédagogiques étaient au programme de la dernière conférence-débat organisée par l’INJEP. Un dialogue fructueux entre ceux qui expérimentent ces nouvelles méthodes et ceux qui les évaluent. Morceaux choisis.

 

Depuis quelques années le système éducatif s’intéresse de près aux neurosciences pour renouveler ses approches et ses méthodes. Ce mouvement trouve un écho croissant au sein des pouvoirs publics. En attestent, d’une part, la création par le ministère de l’Education nationale d’un conseil scientifique présidé par Stanislas Dehahene, spécialiste des sciences cognitives ; d’autre part, le soutien à des projets innovants, via le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse. Pour faire le point sur ces avancées, au croisement de la recherche et des innovations pédagogiques, l’INJEP a organisé, le 5 février dernier, une journée d’études à Paris rassemblant un large horizon de pédagogues et acteurs de la recherche en sciences de l’éducation. Parmi les participants citons : Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’école normale supérieure, Pierre Grihon, enseignant, vice-président de l’association « Maths en jeans », Katarina Kordulakova, animatrice du réseau « Bâtisseurs des possibles », ou encore, Caroline Veltcheff, directrice territoriale du réseau Canopé Normandie (voir vidéo).

Quatre projets phares soumis à débat

Cette journée s’est structurée autour de quatre projets jugés remarquables et inspirants : « Maths en jeans » association qui fait faire de la recherche en mathématiques à des élèves de collège et lycée, « Les Savanturiers », programme éducatif oeuvrant à la mise en place de l’éducation par la recherche dans l’école, « Le cartable fantastique » destiné à faciliter l’intégration des enfants dyspraxiques, enfin, l’association les  « Bâtisseurs des possibles » qui accompagne les enseignants souhaitant mettre en place des projets qui rendent les élèves acteurs de leurs apprentissages, de leur vie et de la société.

Neurosciences : un apport impossible aux sciences de l’éducation ?

A travers le prisme de ces quatre actions soutenues par le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, ce sont les méthodologies des pédagogies innovantes qui étaient soumises à débat. L’occasion également de faire le tri entre ce qui relève des neurosciences et ce qui relève d’autres registres de l’innovation pédagogique. « Tout le monde veut avoir l’air de faire des neurosciences ou de s’en inspirer », a relevé Franck Ramus, pointant « le psycho, ou psycho-éduc’, déguisé en neuro ». Il a estimé que « les vraies neurosciences n’ont pas de pertinence directe pour l’éducation » et que «  les concepts pertinents présentés comme issus des neurosciences viennent en fait de la psychologie ». L’enjeu a fait valoir Franck Ramus c’est de porter et de développer une « éducation fondée sur les preuves » permettant de répondre scientifiquement aux questions « que se posent les pédagogues quant aux fonctionnements des élèves, ce qui relève de la psychologie, et comment bien enseigner, ce qui appartient aux sciences de l’éducation ». Autrement dit : « comment peut-on faire de la psychologie et des sciences de l’éducation de manière scientifique ? », s’est interrogé Franck Ramus, esquissant une méthodologie d’action : « formuler des hypothèses précises et leurs alternatives, formuler des prédictions testables découlant de ces hypothèses, tester ces prédictions en recueillant des données objectives par l’observation et surtout, par l’expérimentation, valider ou infirmer les hypothèses en fonction des résultats obtenus, départager les futures hypothèses alternatives ».

Sortir de la logique apprentissage/évaluation

Pour Pierre Grihon, la démarche contenue de « Maths en jeans » permet de sortir de la logique apprentissage/évaluation en proposant aux élèves « une autre méthodologie, un autre rapport à l’apprentissage ». Mais ce changement de paradigme s’applique également au pédagogue qui prend davantage la posture de directeur de recherche que celle d’enseignant. Celui-ci en effet « propose les sujets, suit les avancées des élèves. Et prépare les jeunes à restituer les travaux dans un congrès scientifique et valide la publication finale ». Les élèves s’impliquent totalement dans chacune de ces phases. L’apprentissage académique se greffe à d’autres compétences comme le travail en groupe, la présentation orale des travaux devant une communauté scientifique, la rédaction d’articles et leur articulation dans une publication finale. Plus généralement, il s’agit « de ne plus subir les maths, mais de les vivre » a fait valoir Pierre Grihon. Et de conclure : « L’objectif, c’est la démarche ». Désormais « Maths en jeans » prend une dimension européenne puisqu’il fédère 10 lycées européens  autour d’ateliers coordonnés par une équipe de scientifiques et de professeurs d’anglais. La curiosité et la recherche scientifique se conjugue également avec l’apprentissage des langues.

Développement des compétences psycho-sociales

Les actions des « Savanturiers » reposent sur une logique comparable puisque le principe d’action de l’association repose sur l’éducation par la recherche, à la fois posture d’enseignement du pédagogue-chercheur et initiation des élèves aux méthodes de la recherche et à son éthique. Evalué par les sociologues Stéphanie Morel et Sarah Maire, le dispositif produirait chez les élèves un renforcement des connaissances en développant la capacité à « apprendre à chercher », compétences psycho-sociales fondée sur l’acquisition de l’autonomie, le sentiment de compétence, l’esprit critique… Au surplus, les élèves y bénéficieraient d’« un renforcement de la motivation intrinsèque et d’une amélioration de leur vision de l’école, y compris s’agissant de ceux qui connaissent des difficultés ».

Intégration des élèves en situation de handicap : de nouvelles pistes ?

Ce travail autour des innovations dans le registre des sciences cognitives et des compétences associées est également au centre du projet « Le cartable fantastique » destiné à faciliter l’intégration des élèves handicapés et, en particuliers, ceux souffrant de dyspraxie. Afin que ces enfants puissent concentrer leurs capacités d’apprentissage sur l’acquisition de compétences et non pas sur le rendu formé exigé par l’institution scolaire, l’association qui porte le projet a développé une série d’outils permettant l’adaptation en milieu ordinaire. « Le cartable fantastique » va encore plus loin puisqu’il propose des solutions de suivi tout en préconisant celles qui renforcent l’autonomie de l’enfant et le rendent acteur de ses apprentissages.

Elève acteur de son apprentissage aujourd’hui, citoyen acteur de demain

Faire de l’élève un acteur du processus d’apprentissage, telle est également la démarche structurante des « Bâtisseurs de possibles » où l’innovation pédagogique côtoie de près la formation citoyenne. Ainsi 62 pays et plus de deux millions d’enfants à travers le monde sont associés à une méthodologie fondée sur le passage du « Design-thinking » au « Design for change ». Autrement dit, les jeunes sont invités à réfléchir à une problématique de société, puis à une solution nouvelle et pertinente au problème posé. Le tout en quatre étapes : 1. Identifier la problématique, 2. imaginer des solutions, 3. réaliser la solution, 4. pérenniser et partager la solution. Katarina Kordulakova cite en exemple les élèves d’une classe de CM1 dans l’académie de Bordeaux qui ont contribué à un objectif de développement durable fixé par l’ONU dans le domaine de l’alimentation et plus spécifiquement, dans l’inégalité d’accès à la nourriture de qualité. Les enfants ont décidé de créer un potager collectif pour aider les familles les plus démunies à se procurer des légumes frais. En impliquant la mairie, les associations locales et leurs parents, ils ont transformé une parcelle en premier jardin potager de la ville. Enfin, ils ont octroyé les fruits de leur récolte à trois familles en difficulté de la commune. « Non seulement les enfants ont été acteurs d’un projet solidaire et citoyen, mais ils ont pu développer un sentiment d’efficacité personnelle (SEP – NDLR) et gagner en confiance, qualités essentielles à l’acquisition des apprentissages scolaires» a expliqué Katarina Korkulakova.

Sentiment d’efficacité personnelle

Ce sont en effet ce sentiment d’efficacité personnelle et ses impacts sur la réussite scolaire qui ont été évalués dans le cadre du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse. La comparaison de deux groupes d’élèves, ceux qui ont participé au dispositif et ceux qui n’y ont pas eu accès (ce que les professionnels de l’évaluation appellent l’ « évaluation randomisée ») a permis  d’objectiver des résultats très encourageants. D’abord, le sentiment d’efficacité personnelle dans la scolarité évolue de manière significative en faveur des élèves ayant participé au dispositif « Bâtisseurs de possibles », peu importe la discipline concernée. En mathématiques, ce sentiment d’efficacité personnelle évolue positivement pour le groupe « Bâtisseurs de possibles » et négativement pour le groupe « contrôle ». Les évaluateurs ont par ailleurs constaté une évolution beaucoup plus importante des compétences en français pour les élèves ayant participé à un projet « Bâtisseurs de possibles » durant l’année scolaire. Mais les principaux changements positifs sont surtout observés en classe : le climat s’y améliore de façon significative, de même que la confiance eux des élèves et leurs capacités à collaborer.