De spectateurs à créateurs : multiplicité des pratiques culturelles et artistiques des jeunes


Non seulement les 18-30 ans multiplient les activités culturelles, bien plus que l’ensemble des Français mais ils les combinent par ailleurs en véritables « omnivores » culturels. Tout le contraire des préjugés tenaces qui les décrivent comme des consommateurs passifs et solitaires d’offres numériques, peu créatifs et peu curieux, restreignant la palette de leurs pratiques culturelles aux nouvelles technologies, au détriment des activités culturelles traditionnelles. Les 18-30 ans constituent de loin la classe d’âge la plus active et créative, même si d’importantes différences dans les activités culturelles sont observées en fonction des origines sociales. Ces pratiques et activités culturelles constituent l’un des traits saillants de l’édition 2019 du Baromètre DJEPVA sur la jeunesse.

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De spectateurs à créateurs : multiplicité des pratiques culturelles et artistiques des jeunes

 

Non seulement les 18-30 ans multiplient les activités culturelles, bien plus que l’ensemble des Français mais ils les combinent par ailleurs en véritables « omnivores » culturels. Tout le contraire des préjugés tenaces qui les décrivent comme des consommateurs passifs et solitaires d’offres numériques, peu créatifs et peu curieux, restreignant la palette de leurs pratiques culturelles aux nouvelles technologies, au détriment des activités culturelles traditionnelles. Les 18-30 ans constituent de loin la classe d’âge la plus active et créative, même si d’importantes différences dans les activités culturelles sont observées en fonction des origines sociales. Ces pratiques et activités culturelles constituent l’un des traits saillants de l’édition 2019 du Baromètre DJEPVA sur la jeunesse.

 

Les jeunes sont souvent associés, dans de nombreux imaginaires, à un faible goût pour les pratiques culturelles, ou à une consommation passive et solitaire d’offres numériques : ils se contenteraient ainsi d’activités mobilisant peu d’interactions et de créativité personnelle, le plus souvent seuls depuis chez eux. La consommation immodérée de films ou séries sur les plateformes de vidéo à la demande étant érigée en pratique emblématique de cette classe d’âge. L’édition 2019 du Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, de la direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative, menée auprès de 4 015 jeunes, réalisée par l’INJEP en collaboration avec le CRÉDOC, dépeint des jeunes qui, en réalité, cumulent des pratiques culturelles diversifiées et se montrent en moyenne plus dynamiques que leurs ainés dans le champ culturel. Les 18-30 ans sont particulièrement investis dans une diversité d’activités artistiques créatives en amateur (travaux manuels, danse, chant, etc.), étant sur ce point, bien plus dynamiques que les autres classes d’âge. Ils cumulent ces pratiques créatives à la fois avec des activités culturelles numériques et des activités plus traditionnelles (lecture, cinéma, bibliothèque, musées, concerts) qui nécessitent souvent de sortir de chez soi et d’interagir avec d’autres lieux et personnes.

 

 

Au total en 2019, plus de huit jeunes sur dix ont cumulé au cours de l’année à la fois une activité culturelle numérique, une activité artistique créative amateur et une activité ou sortie culturelle plus traditionnelle. La fréquence des pratiques culturelles est toutefois moins importante chez les jeunes peu diplômés, au chômage, ou habitant des petites agglomérations. Pour une majorité d’entre eux, le coût reste le principal frein limitant l’accès à la culture.

 

Des pratiques culturelles diversifiées et créatives

Le Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019 éclaire une grande diversité de pratiques culturelles en distinguant plusieurs familles : « traditionnelles », « artistiques créatives » et « numériques » [tableau] et montre un dynamisme et une diversité d’activités culturelles chez les jeunes.

91 % des jeunes ont ainsi des activités créatrices amateurs impliquant donc une posture active et souvent des interactions sociales. La réalisation de travaux manuels ou de décoration (65 % des jeunes) et la réalisation de photo et de vidéo (60 %) passionnent. La danse (48 %) et le chant (48 %) concernent un jeune sur deux. 18 % des jeunes cumulent même au moins sept pratiques amateurs artistiques différentes. La quasi-totalité (95 %) des jeunes ont réalisé des activités et sorties culturelles traditionnelles au cours des douze derniers mois, avec un goût certain pour le cinéma (83 %) et la lecture (78 %). Viennent ensuite les activités culturelles numériques (86 % des jeunes), où la pratique du streaming (qu’il s’agisse d’offres légales ou illégales) s’impose comme la pratique dominante : 81 % déclarent regarder des films ou des séries en streaming et 76 % écouter de la musique en streaming.

 

 

Toutes activités confondues, chaque jeune totalise en moyenne plus de 13 pratiques réalisées au cours des douze derniers mois ; un résultat qui s’élève à 17 pratiques pour le quart des jeunes ayant réalisé le plus d’activités au cours de l’année. Combiner les types de pratiques culturelles est une réalité pour la très grande majorité des jeunes. 86 % des jeunes métropolitains ont pratiqué à la fois au moins une activité créative artistique, une activité culturelle numérique et une sortie culturelle au cours de l’année. La part de ceux qui se consacrent exclusivement à un ou deux types d’activités est très faible.

Ainsi, comme le signalaient déjà Olivier Donnat et Florence Lévy [1], le temps consacré au numérique n’entame pas nécessairement le temps consacré à d’autres activités culturelles ou artistiques. Au contraire, les ordinateurs, tablettes et smartphones rendent possible la transition rapide entre différentes activités (photographie, films, sociabilité, lecture, écriture, écoute de musique, visionnage de films, séries ou vidéos…), voire, la multi-activité. Le numérique parait nourrir plus que concurrencer les pratiques non numériques. Il est devenu un mode de découvertes des nouveaux biens culturels [2] (50 % des jeunes via les réseaux sociaux, 43 % via les sites, blogs et chats sur internet).

 

Lire des livres, aller à la bibliothèque : des pratiques répandues chez les jeunes

La lecture suscite un grand intérêt de la part des jeunes. En 2019, près de huit jeunes sur dix (78 %) ont lu un livre au moins une fois dans l’année. Bien que la pratique de la lecture ait diminué entre 1973 et 2008, passant de 88 % à 78 % de jeunes lecteurs de 15 à 24 ans ayant lu au moins un livre au cours des douze derniers mois (enquête Pratiques culturelles des Français) [3], nos données montrent qu’elle semble s’être stabilisée au cours de la dernière décennie. En outre, les jeunes sont de plus gros lecteurs que l’ensemble de la population (8 points d’écart en 2008). Cette pratique de la lecture ne se limite pas, comme on pourrait le supposer, à la lecture scolaire imposée. D’après une enquête de 2018 du Centre national du livre (CNL) [4], 54 % des jeunes de 15 à 25 ans lisent des livres pour les études ou le travail, mais 81 % d’entre eux en lisent dans le cadre de leurs loisirs, pour leur goût personnel, avec une moyenne de 9,3 livres pour le plaisir dans l’année. En parallèle, même si nous ignorons si cela intervient dans un cadre scolaire ou en temps libre, le fait est que près d’un jeune sur deux est allé au cours de l’année dans une bibliothèque ou médiathèque publique, dont 14 % s’y sont rendus plus de cinq fois au cours de l’année. La fréquentation des médiathèques et bibliothèques est également caractéristique de la jeunesse. En 2019, 51 % des jeunes de 18 à 30 ans interrogés dans le cadre de l’enquête Condition de vie et aspirations des Français déclaraient s’y rendre ne serait-ce qu’exceptionnellement, contre 44 % des 31-50 ans ; 35 % des 51-70 ans et 41 % des 71 ans et plus, et 42 % de l’ensemble de la population.

 

Des jeunes plus investis dans les pratiques créatives artistiques que l’ensemble des Français

Les 18-30 ans affectionnent aussi les pratiques artistiques créatives, en dehors des temps d’étude, davantage que l’ensemble de la population [Graphique 2]. Les écarts les plus forts par rapport à l’ensemble de la population ne portent pas sur la création numérique (17 points d’écart) ou l’animation sur internet (14 points d’écart), mais sur des activités artistiques comme le chant (22 points d’écart), la danse (20 points d’écart) ou encore la peinture, le dessin, la sculpture (20 points d’écart). Une appétence qui ne s’est donc pas démentie avec les générations et la numérisation de la société, puisqu’elle reste conforme à celle observée il y a dix ans, dans la dernière enquête Pratiques culturelles des Français. À titre d’exemple, en 2008, 32 % des 15-19 ans, 24 % des 20 à 24 ans ou encore 16 % des 25-34 ans avaient joué d’un instrument de musique en amateur dans le cadre d’un groupe ou d’une organisation au cours des douze derniers mois contre 12 % des Français.

 

 

Des sorties culturelles plus accessibles pour les mieux dotés socioéconomiquement

Comme l’a abondamment démontré la littérature depuis plusieurs décennies [5], un niveau de diplôme élevé ou une situation professionnelle stable, ainsi que la vie en zone urbaine favorisent les sorties culturelles. Le Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019 confirme ces disparités. La diversité des sorties culturelles est plus forte auprès des jeunes les mieux installés socioéconomiquement. Les jeunes les plus diplômés ont réalisé un plus grand nombre de sorties différentes : 31 % ont effectué quatre à cinq types de sorties culturelles contre 21 % des moins diplômés. En miroir, 15 % des peu diplômés n’ont investi aucun type de sortie culturelle (contre seulement 4 % des diplômés du bac ou plus). Cet écart s’observe aussi suivant le niveau d’activité : 14 % des jeunes au chômage n’ont réalisé aucune sortie, contre 6 % des jeunes en emploi. Le lieu de résidence a également un impact : la vie dans une grande ville encourage à profiter de sorties plus diversifiées en raison du plus grand nombre d’équipements disponibles [6]. 15 % des habitants d’une unité urbaine de 200 000 habitants ont réalisé entre six et sept types de sorties culturelles différentes au cours des douze derniers mois contre 9 % des jeunes vivant dans une commune rurale et 9 % habitant une ville de 2 000 à 200 000 habitants.

 

METHODE

Fruit d’une collaboration entre l’INJEP et le CRÉDOC, à la demande de la direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative (DJEPVA), le Baromètre DJEPVA sur la jeunesse est produit chaque année depuis 2016. Il s’inscrit dans la volonté de proposer aux acteurs publics et à l’ensemble des professionnels mobilisés pour la jeunesse des indicateurs récurrents sur les conditions de vie, les modes de vie, aspirations et attentes des jeunes. L’enquête 2019 a été réalisée en ligne entre février et mars, auprès d’un échantillon représentatif de 4 516* jeunes résidant en France (métropole et outremer hors Mayotte) âgés de 18 ans à 30 ans, sélectionnés selon la méthode des quotas. Les quotas nationaux et régionaux ont été calculés d’après les résultats du dernier recensement général de la population (INSEE, Recensement de la population, 2013). Un redressement régional puis national a été effectué pour assurer la représentativité de l’échantillon par rapport à la population nationale des jeunes âgés de 18 ans à 30 ans.

* L’échantillon utilisé pour cette étude correspond uniquement aux jeunes métropolitains, soit 4 015 jeunes.

 

Le coût : principal obstacle aux sorties culturelles

Le coût est la première barrière à l’accès des jeunes à la culture [graphique 3], cité par un jeune sur deux (50 %). L’aspect financier est encore davantage évoqué par les jeunes ayant une situation d’activité ou familiale précaire : 59 % des jeunes au chômage (+9 points), 57 % de jeunes « autres inactifs » (+7 points) et 58 % des jeunes célibataires avec des enfants (+8 points) le mentionnent. Le deuxième frein évoqué est le manque de temps (43 %). Une frustration plus particulièrement mise en avant par des jeunes avec des situations sociales confortables : 48 % des jeunes ayant un niveau de diplôme équivalent ou supérieur au baccalauréat (+5 points) la mettent en avant, tout comme 47 % des jeunes en emploi (+4 points) et surtout 50 % des jeunes étudiants sans activité professionnelle en parallèle (+7 points).

 

 

Un quart des jeunes évoque ensuite les contraintes de déplacement (25 %), qui constituent donc le troisième écueil à lever pour faciliter l’accès des jeunes aux pratiques culturelles. Rappelons que les difficultés de transport constituent plus généralement un obstacle à l’emploi et aux loisirs pour de nombreux jeunes [7]. Les contraintes de déplacement sont plus fortes chez les profils plus en difficulté (+6 points chez les jeunes s’identifiant à la catégorie des « défavorisés »), et dans certains territoires (+5 points chez les jeunes des communes rurales).

Au-delà des dimensions financières, de temps et de transport, certains jeunes peuvent avoir des comportements d’auto-censure face à certaines pratiques culturelles. Les modes de transmission de la cellule familiale jouent un rôle prépondérant dans l’accès à la culture et peuvent orienter leurs choix [8].

 

COMPRENDRE : l’omnivorisme culturel

En sociologie, le terme « omnivorisme » renvoie spécifiquement à un processus historique de diversification des répertoires culturels, observé chez les populations appartenant aux classes socioéconomiques favorisées. Cette thèse, mise en avant dès les années 1980 par Di Maggio [9] puis consolidée dans les années 1990 par les travaux de Peterson [10], montre le passage, chez les classes privilégiées, d’un goût culturel centré exclusivement sur la « culture savante » à celui d’une large palette de pratiques culturelles. Dans ce document, « l’omnivorisme » désigne avant tout la diversité des goûts et des pratiques culturelles d’une population ou d’un groupe spécifique, s’écartant ainsi du sens porté par le processus historique décrit ci-dessus.

 

Sources bibliographiques

• [1] [2] Donnat O., Lévy F., « Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques », Culture prospective, n° 3, 2007
• [3] DEPS – ministère de la Culture et de la Communication, enquête Pratiques culturelles des Français, 2008
• [4] Vincent Gerard A., Vaysettes B., Les jeunes adultes et la lecture, IPSOS pour le CNL, 2018
• [5] Donnat O., Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, La Découverte, ministère de la Culture et de la Communication, 2009
• [6] Bisault L., Picard T., « La culture : une activité capitale », INSEE Première, n° 1644, 2017
• [7] Guisse N., Hoibian S., Lautie S., Labadie F., Timoteo J., de Saint Pol T., « Les difficultés de transport : un frein à l’emploi pour un quart des jeunes », INJEP analyses & synthèses, octobre 2017
• [8] Detrez C., « Les loisirs à l’adolescence : une affaire sérieuse », Informations sociales, vol. 181, n° 1, pp. 8-18, 2014
• [9] Di Maggio P., « Classification in Art », American Sociological Review, 52, pp. 440-455, 1987
• [10] Peterson R., Kern R., « Changing Highbrow Taste : From Snob to Omnivore », American Sociological Review, n° 61, 55, p. 900-907, 1996