Inégalités dans l’accès aux stages, à l’apprentissage et à l’enseignement professionnel : des formations empêchées ?


Les premières expériences de stages font partie intégrante du parcours scolaire ; elles visent à aider les élèves dans leurs choix d’orientation. Deux enquêtes portées par l’INJEP au travers du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse rendent compte des fortes inégalités sociales et territoriales dans l’accès aux stages et à l’apprentissage.

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Inégalités dans l’accès aux stages, à l’apprentissage et à l’enseignement professionnel : des formations empêchées ?

 

Les premières expériences de stages font partie intégrante du parcours scolaire ; elles visent à aider les élèves dans leurs choix d’orientation. Deux enquêtes portées par l’INJEP au travers du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse rendent compte des fortes inégalités sociales et territoriales dans l’accès aux stages et à l’apprentissage. C’est le cas notamment des jeunes scolarisés dans des établissements en réseau d’éducation prioritaire qui semblent ainsi confrontés à des restrictions des champs des possibles du fait de mécanismes émanant à la fois des institutions scolaires et des employeurs.

Les expériences de stage constituent des moments essentiels de la formation, dans la mesure où ces premiers pas dans le monde du travail permettent de guider les élèves dans leurs choix d’orientation et leur future insertion professionnelle. C’est le cas notamment de la « séquence d’observation en milieu professionnel » en classe de troisième, de l’apprentissage ou encore du stage en lycée professionnel. La mise en perspective des résultats de deux enquêtes, menées entre 2014 et 2016 sous l’égide de la Mission d’animation du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (MAFEJ) de l’INJEP [encadré Comprendre], permet d’analyser la manière dont les élèves et apprentis accèdent à ces premières expériences et les potentielles inégalités. La première étude porte sur l’expérience du stage de troisième pour des élèves de collèges socialement très contrastés et la seconde compare les parcours des apprentis et des lycéens dans leurs choix et leur accès au milieu professionnel. Ces études font apparaître des déterminations institutionnelles qui semblent décourager certains élèves (au regard de leur territoire d’habitation, de leur milieu social, de leur origine ethnique et de leur sexe) d’accéder au stage qu’ils souhaiteraient, contraignant ainsi leur orientation.

 

COMPRENDRE

Présentation des enquêtes

L’enquête sur les « séquences d’observation en milieu professionnel » en classe de troisième a été menée par le LERFAS et l’université du Maine (VIPS) dans 25 collèges de la Sarthe et des Yvelines, eux-mêmes divisés entre établissements en réseau d’éducation prioritaire (REP) et établissements hors réseau d’éducation prioritaire. Les collèges de la Sarthe présentent une mixité sociale plus forte en leur sein. En revanche, les collèges des Yvelines ont des publics plus homogènes, mais présentent de plus fortes différences entre établissements en termes d’origines sociales de leurs élèves. De plus, les établissements REP des Yvelines sont localisés dans des quartiers présentant un taux d’immigrés et de descendants d’immigrés plus élevé, ce qui les distingue des établissements REP de la Sarthe. Les collégiens ont été questionnés à deux reprises (2 099 répondants pour le questionnaire passé en début d’année, puis 1 510 répondants pour celui passé après le stage). L’ensemble des équipes éducatives de ces établissements a fait l’objet d’entretiens collectifs et individuels. Les parents (955 familles) et les accueillants de stage (970 accueillants) ont également répondu à des questionnaires une fois la période de stage terminée. La seconde enquête compare les caractéristiques et les expériences des apprentis et des élèves en lycées professionnels. Elle a été menée par le CÉREQ dans les filières mécanique automobile, commerce-vente et coiffure-esthétique, choisies pour leur présence à la fois en apprentissage et en lycée professionnel, mais aussi pour leur répartition complémentaire en termes de genre. Afin de repérer les éventuelles inégalités dans l’accès au stage, une enquête par questionnaire a été réalisée auprès de 1 043 élèves de lycées professionnels et de 889 apprentis sur quatre zones géographiques : Occitanie, Île-de-France, PACA et Hauts-de-France. Celle-ci a été complétée par des entretiens auprès de 25 élèves et apprentis pour approfondir certaines thématiques.

 

Stage et capital social des familles : expérience de l’inégalité

La recherche puis l’obtention d’un stage ou d’un contrat sont marqués par le poids du capital social des familles. Ainsi, les modalités de recherche de stage de troisième ne sont pas les mêmes selon les catégories socioprofessionnelles des parents. Alors que près de la moitié des enfants dont le père est sans activité professionnelle doivent se débrouiller seuls pour trouver un stage de troisième, un tiers des enfants dont le père exerce une profession intermédiaire se trouvent confrontés à cette situation. Ces derniers vont ou ont sollicité à 49 % leur famille pour les aider à trouver un stage. Ainsi selon la catégorie socioprofessionnelle de leur famille, les collégiens ne vont pas avoir la même expérience de recherche de stage. Alors que 14 % des parents d’élèves des établissements d’éducation prioritaire des quartiers politique de la ville occupent un poste de cadre ou une profession intermédiaire, ils sont 42 % pour les élèves des établissements hors des réseaux d’éducation prioritaire (REP) de ce même département 1.

À défaut de pouvoir compter sur leurs parents pour prendre contact avec une entreprise, la moitié des élèves en REP s’y rendent physiquement. Ils sont moins d’un quart à utiliser ce procédé hors des REP. Si les collégiens scolarisés dans les établissements REP utilisent plus souvent le téléphone (un peu plus d’un quart d’entre eux) que les collégiens scolarisés dans un établissement hors REP, les données s’inversent en ce qui concerne l’utilisation du courriel (un peu moins de 10 %).

Pour les élèves qui prennent en charge eux-mêmes la recherche de stage, l’expérience du stage de troisième se révèle un parcours du combattant fait de multiples refus ou non-réponses la plupart du temps sans qu’une explication ne soit donnée. Bien que les collégiens en REP contactent deux fois plus d’entreprises que les collégiens hors REP [graphique 2], les premiers ont moins souvent l’occasion de faire le stage souhaité que les seconds.

 

 

Après cette première initiation différenciée au monde du travail que constitue le stage de troisième, l’enjeu augmente au moment de la recherche d’un lieu d’apprentissage puisque celui-ci déterminera l’entrée en formation. Les résultats de l’enquête rejoignent d’autres travaux (Enquête Génération 2010, CÉREQ) : ils font état d’apprentis issus de milieux plus favorisés, plus fréquemment de sexe masculin et d’origine française que les lycéens en sections professionnelles. Pour comprendre cette différence, l’enquête s’est centrée sur le moment de l’orientation et la recherche d’apprentissage. Il apparaît que 30 % des lycéens auraient préféré entrer en apprentissage. Parmi ceux-ci, certains ignoraient l’existence de cette voie en fin de troisième, d’autres ont échoué pour trouver une entreprise, mais la majorité des élèves des milieux les moins aisés et plus souvent issus de l’immigration disent ne pas avoir cherché d’entreprise « parce qu’ils ne savaient pas comment s’y prendre » (42 % des répondants), étaient « timides » (33 % des répondants) ou « ne connaissaient pas d’entreprises » (26 % des répondants).

Si un tiers des apprentis ont pu compter sur le réseau familial et trouver une place dès la première entreprise contactée, pour les autres, la recherche d’un maître d’apprentissage est une longue suite d’épreuves : près de 30 % des lycéens et des apprentis déclarent y passer plus de trois mois et 1 candidat sur 4 a contacté entre 20 et 50 entreprises. Les apprentis et lycéens déploient des pratiques similaires telles que le porte-à-porte. Mais, dans les entretiens, les apprentis font davantage ressortir le soutien familial direct lorsque, grâce au capital social des parents, les élèves ont signé un contrat d’apprentissage, et indirect, lorsqu’ils évoquent les conseils sur la posture à adopter, l’achat de vêtements adaptés ou l’aide au déplacement qui a fortement influencé leur persévérance.

Pour expliquer les difficultés rencontrées, les enseignants pointent le manque de « savoir-être » des élèves des milieux les plus populaires, vivant dans des quartiers prioritaires des politiques de la ville : « Ils n’ont pas les codes ». Ainsi, les élèves intériorisent le fait qu’ils sont responsables de leur situation, alors que les enquêtes rendent plutôt compte d’un isolement dans la recherche qui semble être la cause principale de ces difficultés.

 

 

Organisation des stages : détermination institutionnelle et normalité

Subissant ou anticipant les difficultés à trouver un stage puis un emploi, les équipes éducatives construisent une norme institutionnelle de la place du stage dans le parcours formatif qui détermine le champ des possibles et incorpore les inégalités ou discriminations comme justifiées par « des arguments éducatifs » (Dhume, 2014).

En classe de troisième, des accompagnements et des discours se construisent différemment d’un établissement à l’autre en fonction des ressources disponibles et des représentations de celles-ci. En REP, c’est le plus souvent dans un contexte d’urgence que travaillent les professionnels. Il faut trouver un stage quel qu’il soit. Le principal d’un collège en REP dans les Yvelines explique : « Dans le quartier, il y a une pharmacie, alors les collégiens s’y retrouvent à quinze. Les collégiens envoient des CV, se présentent, essuient parfois jusqu’à une dizaine de refus. Ils sont discriminés par rapport à leur lieu d’habitation, par rapport à leurs origines. À X (entreprise franchisée – NDLR) certains ont été acceptés sur CV, et lorsque les jeunes se sont présentés, l’employeur a finalement refusé. » Pourtant, en REP plus que hors REP, l’enjeu du stage est concret et utilitaire : préparer et tester une orientation en filière professionnelle, voire faire accepter une orientation contrainte. « Pour 50 % des élèves, la seconde pro n’est pas dans l’idée de départ », explique un principal d’un collège des Yvelines classé REP.

Pour les établissements hors REP le stage vise la découverte du monde du travail, et se rapproche ainsi de l’objectif initial. Dans ce cas de figure, les enseignants vont inciter les élèves à aller vers des domaines éloignés du domaine familial « pour acquérir une ouverture d’esprit », fait valoir une principale des Yvelines, hors REP. Dans certains établissements hors REP, il s’agit avant tout de « trouver un bon stage », valorisant et valorisable, entraînant parfois la course au stage prestigieux. Un principal des Yvelines, hors REP, témoigne : « Si la fille veut être journaliste, il faut qu’elle ait un stage à Libé ou au Monde, surtout pas au Parisien. Si le garçon est intéressé par la parfumerie, il faut trouver un stage dans le luxe. »

Ainsi, avant même que l’élève ne démarre ses recherches, il se trouve socialisé dans un environnement qui anticipe les possibles et détermine l’enjeu au regard des contextes sociaux. Une première expérience qui sans nul doute va fortement influencer la suivante, à savoir l’orientation en apprentissage ou en alternance : tout se passe comme si les élèves et leurs familles procédaient en fait à des anticipations « réalistes » de l’avenir scolaire, notamment celle d’une prévisible orientation vers la voie professionnelle en fin de classe de troisième. Pour les familles disposant de ressources en milieu professionnel, par exemple les artisans, cette orientation sera acceptée et anticipée par la recherche d’un maître d’apprentissage. L’accent sera alors mis sur le « métier » à acquérir plus que sur l’avenir scolaire relégué au second plan. Quitter l’école, c’est tendre vers un autre modèle de réussite incarné par l’accès au métier et au travail. Pour les autres, notamment ceux qui ont déjà connu une première expérience difficile quant à la recherche de stage, l’apprentissage n’est pas envisagé ; reste parfois l’orientation en lycée professionnel, souvent subie.

 

 

Entre espoirs réalisés et restriction des champs des possibles

Dans les Yvelines, 56 % des élèves enquêtés scolarisés dans des établissements hors REP font un stage en lien avec leur orientation après la classe de troisième. Ils ne sont que 31 % dans les établissements en REP.

Ainsi, alors que 69 % des élèves des établissements hors REP des Yvelines font le stage de leur choix, ils ne sont que 43 % dans les établissements REP de ce département. Ces élèves ne sont que 31 % à faire un stage en lien avec leur projet d’orientation 2 alors que 56 % des élèves hors REP évoquent la cohérence de cette première expérience avec leur choix futur.

Pourtant, dans les établissements en REP, la nécessité de faire le choix d’une spécialité en fin de troisième est plus fréquente, puisque les collégiens s’orientant vers des filières professionnelles après la classe de troisième sont deux fois plus nombreux que dans les établissements hors REP.

Après une première injonction à ajuster leurs espérances aux chances offertes par l’institution scolaire, les jeunes découvrant le marché du travail doivent une nouvelle fois actualiser leurs espérances aux possibilités de réussite renvoyées par les recruteurs. L’enquête sur la recherche d’apprentissage relève les nombreux refus explicites d’entreprises de prendre en stage des élèves scolarisés en REP, ou à l’inverse l’accès prioritaire à l’apprentissage par le biais de réseaux, familiaux ou connexes, formant un « marché caché », de manière similaire à ce que l’on observe dans la recherche d’emploi (Chauvac, 2011). Le caractère informel de ce marché, et ses fonctionnements en stéréotypes, assignent les jeunes à des orientations « sous contraintes », conformes à leurs caractéristiques de genre, ethniques ou territoriales, qui apparaissent dans les récits des jeunes enquêtés :

« L’employeur m’a demandé pourquoi le monde de l’automobile, je lui ai expliqué que mon papa était mécanicien et que je suis dans les voitures depuis toute petite, le métier me plaisait vraiment », rapporte Laetitia qui s’est vu rétorquer : « On ne peut pas vous prendre parce que vous êtes une fille. Il n’y a pas de douche ni de vestiaire pour vous ». Elle étudie en bac professionnel esthétique, cosmétique, parfumerie.

En sorte que la limitation des domaines de stage est une spécificité marquante des établissements REP : les stages souhaités et effectués renseignent sur l’éventail de projection quant à un futur métier ; il se restreint davantage lorsque les filières se limitent par la recherche d’alternance ou d’apprentissage ou encore les rappels à l’ordre social des interactions durant le stage.

Ainsi, ne pas trouver de lieu d’apprentissage peut conduire un collégien à renoncer à une orientation et ne pas faire le stage souhaité en troisième peut rendre difficile le choix d’une orientation professionnelle à emprunter au sortir du collège. La mise en perspective des entretiens et des questionnaires des deux enquêtes rend compte d’expériences de stages inégalitaires et de « formations empêchées » pour une partie des élèves, pour qui les champs des possibles se restreignent très tôt dans le parcours de formation.

1. On observe que les taux de professions intermédiaires et de cadres diffèrent considérablement dans les établissements relevant du réseau d’éducation prioritaire : 14 % en REP dans les Yvelines, 23 % en REP dans la Sarthe, 31 % hors REP dans la Sarthe et 42 % hors REP dans les Yvelines
2. Dans le questionnaire passé aux collégiens une fois leur stage effectué, la question suivante a été : « Ton stage de troisième était-il en lien avec ta future orientation ? »

 

Rapports

• CÉREQ – CERTOP – CLERSE- LPS-DT, Mesure et analyse des discriminations d’accès à l’apprentissage, sous la direction de Kergoat P. et Sulzer E., rapport FEJ-INJEP, 2017
• LERFAS et VIPS-Université du Maine, Mise en évidence de discriminations envers les jeunes, Le stage en classe de troisième au collège : premières expériences des discriminations liées à l’âge, sous la direction de Kerivel A. et Zanna O., rapport FEJ-INJEP, 2017

Sources bibliographiques

• Beauchemin C., Hamel C. et Simon P., Trajectoire et origine, Enquête sur la diversité des populations en France, édition INED, 2015
• Chauvac N., L’embauche, une histoire de relations ? Réseaux et dispositifs de médiation au cœur du marché de l’emploi, thèse de doctorat sous la direction de Michel Grossetti, Université Toulouse 2, 2011
• Dhume-Sonzogni F., Entre l’école et l’entreprise : la discrimination en stage. Une sociologie publique de l’ethnicisation des frontières scolaires, PUP, 2014
• Kergoat P., Capdevielle-Mougnibas V., Courtinat-Camps A., Jarty J., Saccomanno B., 2017, « Filles et garçons de lycée professionnel. Diversité et complexité des expériences de vie et de formation », Éducation et formations, 2017


Informations complémentaires


C’est le cas notamment des jeunes scolarisés dans des établissements en réseau d’éducation prioritaire qui semblent ainsi confrontés à des restrictions des champs des possibles du fait de mécanismes émanant à la fois des institutions scolaires et des employeurs.

Aude Kerivel, responsable du pôle évaluation du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, INJEP. Emmanuel Sulzer, chargé de recherche au CÉREQ